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Le sort détestable réservé en France aux langues minoritaires s'explique en partie par le "racisme anti-Sud" dévéloppé par de grands écrivains français à l'encontre des Méridionaux.

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N'espérez pas applaudir un jour cette pièce à la Comédie-Française ni même dans les "théââââtres de gôôche" de la capitale. N'imaginez pas non plus la voir enseignée dans les écoles de la République. Trop dérangeante. Trop contraire au roman national. La Légende noire du soldat O (1) est pourtant une oeuvre admirable, originale et puissante. Son seul "défaut" ? Revenir sur un épisode aussi réel que fâcheux de la Première Guerre mondiale, épisode qui ne cadre pas vraiment avec les valeurs d'égalité et de fraternité censées guider nos Républiques.

Nous sommes en 1914. Après l'échec de ses premières offensives, l'état-major est vivement contesté. C'est alors que l'idée surgit : pourquoi ne pas faire porter le chapeau aux Provençaux du 15e corps d'armée, composé d'hommes venus de Marseille, de Toulon et de Nice ? Ces braves soldats n'y sont pour rien, se sont battus autant que les autres, sont morts par milliers, mais ces gens du Midi ont une réputation détestable et présentent tous les dehors du bouc émissaire idéal. Très opportunément, un article paraît bientôt dans Le Matin, un journal tenu par un sénateur ami des gradés, Auguste Gervais. On y lit ceci : "Surprises sans doute par les effets terrifiants de la bataille, les troupes de l'aimable Provence ont été prises d'un subit affolement. L'aveu public de leur impardonnable faiblesse s'ajoutera à la rigueur des châtiments militaires." Les poilus de "l'aimable Provence" vont en subir les conséquences : brimades, humiliations, refus de soins aux blessés et même exécutions pour l'exemple.

Tragique, cet épisode méconnu méritait sans aucun doute d'être rappelé à la mémoire collective. Mais La Légende noire du soldat O est plus intéressante encore dans la mesure où elle met l'accent sur l'une des raisons qui ont rendu possible une telle injustice. Une raison que résume en une phrase André Neyton, l'auteur de la pièce : "Certains de nos grands auteurs et une partie de l'élite intellectuelle française ont contribué, par leurs écrits tout au long du XIXe et du XXe siècle, à entretenir une image dévalorisante des "Méridionaux", légitimant par leur notoriété un racisme qui n'osait pas dire son nom."

Oh bien sûr, certains dénonceront ici un acte militant. André Neyton n'est-il pas aussi, n'est-il pas surtout, le créateur de l'étonnant théâtre de la Méditerranée qui, à Toulon, diffuse depuis des décennies des oeuvres qui mettent à l'honneur l'occitan ? Ce serait cependant aller vite en besogne car l'homme a de sérieux arguments à faire valoir, comme le montrent les travaux des historiens sur lesquels il s'est appuyé. Et comme le montrent surtout ces citations qu'il a rassemblées et qui ne sont, hélas, qu'une infime partie de cet antiméridionalisme qui fut en vogue à cette époque.

- "Approchez des pays du Midi, vous croirez vous éloigner de la morale même : des passions plus vives multiplieront les crimes." (Charles de Montesquieu, 1689-1755)

- "Le sud enfin aurait bien besoin d'un tyran qui ferait faire des routes et obligerait les gens à mieux se tenir, à ressembler un peu plus à des êtres humains." (Stendhal, 1783-1842)

- "Les Méridionaux sont sans scrupules, prêts à conquérir par tous les moyens la richesse et les honneurs." (Honoré de Balzac, 1799-1850)

- "La nature et le climat sont complices de toutes les choses monstrueuses que font ces hommes. Quand le soleil du Midi frappe sur une idée violente contenue dans des têtes faibles, il en fait sortir des crimes." (Victor Hugo, 1802-1885)

- "Le pays qu'on parcourt est admirable, mais les gens y sont bêtes à outrance." (Prosper Mérimée, 1803-1870)

- "Ces frivoles Méridionaux sont la cause vivante de l'avilissement des consciences, de l'abaissement moral et politique de la France." (Maurice Barrès, 1862-1923)

- "Si le Juif veut de l'argent, le Méridional veut des places, et tous deux d'ailleurs se tendent volontiers la main, s'entraidant comme larrons en foire." (Gaston Méry, 1866-1909) (2)

- Le Midi est, en effet, le point de France où abondent à la fois les juifs et les protestants. La franc-maçonnerie eut donc là un terrain parfait." (Charles Maurras, 1868-1952)

- "La Méridionale peuplée de bâtards méditerranéens, dégénérés, de nervis, félibres gâteux, parasites arabiques, rien que pourriture, fainéantise, infects métissages négrifiés." (Louis-Ferdinand Céline, 1894-1961)

Il y en a ainsi des pages et des pages, aussi vertigineuses qu'abjectes. Doit-on préciser que, pour la plupart d'entre eux, leurs auteurs sont nés et/ou ont vécu au nord de la Loire ? Doit-on souligner que les quelques exceptions à la règle ont été victimes d'un phénomène appelé "honte de soi", qui consiste pour des individus ou des peuples dominés à singer le comportement des dominants dans l'espoir d'obtenir leur reconnaissance ? Doit-on rappeler que "le mot "racisme" est né en 1892, dans un texte qui proteste contre la submersion des Français du Nord de souche gauloise par ceux du Sud de souche latine", comme le souligne l'historien Nicolas Lebourg ? (3)

On dira que j'exagère, que je m'emporte, que je me laisse gagner par mon amour pour la diversité de ce pays. On n'aura peut-être pas tout à fait tort. Je répondrai cependant en posant une seule question. Relisez les citations ci-dessus, remplacez le mot "Méridionaux" par "Juifs", "femmes" ou "homosexuels", et interrogez-vous avec honnêteté. N'est-il pas légitime d'y voir un racisme anti-Sud répondant aux mêmes ressorts que l'antisémitisme, le machisme et l'homophobie ? Certes, celui-ci s'est depuis atténué, mais il en reste des traces : le mépris dont font l'objet encore aujourd'hui les "patois" et les accents méridionaux en sont deux des manifestations. Car il est une règle que les sociolinguistes connaissent bien : mépriser certaines langues, c'est, souvent, mépriser ceux qui les parlent.

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L'idée dérange, mais c'est un fait : historiquement, la France s'est construite sur la domination d'une culture sur d'autres cultures, notamment la culture d'oc. Et l'on aimerait être sûr que, depuis, Paris s'est départi de sa condescendance séculaire vis-à-vis "du Midi".

On aimerait.

(1) La Légende noire du soldat O, par André Neyton, centre dramatique occitan.

(2) Essayiste, pamphlétaire et journaliste français

(3) Le Monde, daté 31 octobre-2 novembre 2021.

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Pour Laurent Ruquier, un accent s'apparente à un bégaiement

Le 9 avril, Laurent Ruquier avait invité dans son émission On est en direct la chanteuse québécoise Isabelle Boulay. Quand celle-ci a expliqué (vers 37'20'') : "Quand je chante, je n'ai pas d'accent. Quand je parle, si", Laurent Ruquier, sans filtre, a répliqué : "Comme les bègues !" Rappelons que le bégaiement est défini comme une "perturbation de l'élocution, caractérisée par l'hésitation, la répétition saccadée, la suspension pénible et même l'empêchement complet de la faculté d'articuler". Un exemple typique de glottophobie (discrimination par le langage et la façon de parler) que France Télévisions, contactée par L'Express, déclare "n'avoir aucunement l'intention de sanctionner".

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Bois, trappe, brun, flèche, héron, maréchal, troupe... Voilà quelques-uns des très nombreux mots de notre lexique apportés ou influencés par les peuples germaniques qui se sont installés en "France" à partir du Ve siècle, voire plus tôt encore. La linguiste Françoise Nore y consacre ici un article à la fois documenté et accessible.

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Ce livre étudie dans une approche occitaniste les chants emblématiques du sud de la France, entonnés en Languedoc, en Provence, en Limousin, en Auvergne ou en Gascogne. Des chants qui, selon son autrice, l'agrégée de lettres Martine Boudet, "concentrent une part importante de l'expérience ancestrale de ces peuples et des communautés ainsi que leur mode propre de projection dans le futur".

Les Hymnes et chants identitaires du Grand Sud. Martine Boudet. Institut d'études occitanes.

Un colloque sur la langue normande le 14 mai

Multiplication des panneaux bilingues, tenue régulière de cafés linguistiques, renaissance attendue en septembre d'un "diplôme d'études normandes" qui permettra de former des enseignants : la langue normande est en plein réveil. "La quatrième rencontre des parlers normands", qui aura lieu le 14 mai à l'abbaye d'Ardenne, près de Caen, permettra de mettre en valeur ces initiatives. Reste à lever les principaux blocages lesquels, sans surprise, se situent du côté du ministère de l'Education nationale. Inscription obligatoire avec ce lien :

Un évènement que l'on pourra également suivre en direct sur la chaîne youtube de la Région Normandie.

Les parlers de la Suisse romande

On le sait : la Suisse est un pays plurilingue. Et ce plurilinguisme se décline. La preuve avec La Suisse romande et ses patois qui réunit des textes écrits par des scientifiques, des responsables associatifs et des élus. Un ouvrage qui dresse un panorama de la situation des parlers locaux de la Suisse romande, qu'ils appartiennent à la langue francoprovençale (pour la grande majorité d'entre eux) ou à la langue d'oïl (pour le jurassien).

La Suisse romande et ses patois. Dorothée Aquino-Weber et Maguelone Sauzet. Editions Alphil.

À REGARDER

Ô montanhas d'Hèas, par Allegria

Dans cette vidéo tournée dans le superbe cirque de Troumouse, dans les Hautes-Pyrénées, les sites sont aussi magnifiques que le chant, interprété en occitan gascon par le très talentueux groupe Allegria, dont le capdau est Bastien Miqueu, l'auteur de cette chanson tout à la fois nouvelle et traditionnelle. Une manière de rendre justice aux cultures et aux langues du sud.

Ô montanhas d'Hèas (Ô montagne d'Hèas), de Bastien Miqueu

Ô ! montanhas d'Hèas (Ô montagne d'Hèas)

Qui jo t'èi a quitar (Que je dois quitter)

M'an dit d'anar'studiar ena vila, (On m'a dit d'aller étudier en ville)

Jo m'anirèi. (J'irai)

Mès quan sie en d'aquera companhia, (Mais serais-je en la meilleure compagnie,)

Be't serèi fidèu ! (Je te resterais fidèle)

Adiu a tu, Marion, (Au revoir, Marion)

Mon aimable amor. (Mon désirable amour)

Pensa a çò que t'èi dit'na cabana (Pense à ce que je t'ai dit à la cabane)

Deths Aguilons, (Depuis les Aguilons)

Quan i èra era lua tant clara, (Quand la lune est si claire)

Era neit tant doça. (Et la nuit si douce)

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